Numérique : l’effet générationnel ne doit pas nous aveugler

Natifs du numérique (digital natives) vs. immigrants, génération Y, « millennials » … Les expressions ne manquent pas pour qualifier une génération qui est censée représenter une rupture dans les usages du numérique. A tel point que l’âge tend à devenir la seule variable explicative de toutes les pratiques sur Internet (réseaux sociaux, contenus générés par les utilisateurs, rapport à la vie privée sur Internet,…). Des travaux de sociologues nous montrent pourtant que la fameuse génération Y n’est pas si homogène qu’on voudrait bien le dire… mais le mythe reste tenace – et bien commode.

Rappelons quelques faits qui relativisent l’effet générationnel ou en tous cas ne lui donne pas ce statut de vérité incontournable.

Le premier concerne les internautes français et surtout leur évolution entre 2001 et 2011. En 10 ans, l’idéal-type initial de l’internaute « jeune, mâle, urbain, aisé » a été profondément démenti. On ignore d’ailleurs souvent que c’est la classe d’âge des + de 65 ans qui a connu la plus forte progression ces 10 dernières années ! 31% des + de 65 ans se sont connectés à Internet (dernier mois) selon Mediamétrie. Une tendance que cet institut de mesure d’audience qualifie par le terme de « Silver-Surfer » – les surfeurs (aux cheveux) d’argent… Certes, chacun d’entre nous pourra se dire qu’à titre personnel, il avait 19 ou 20 ans lors de sa première connexion à Internet, que son petit neveu s’y est mis à 8 ans et que son propre fils, âgé de 3 ans, a déjà intégré ces pratiques numériques (« Papa, il y a du réseau ? Je peux regarder Petit Ours Brun sur ton iPhone ? », « Oui, mon chéri tu peux, c’est Orange qui va faire la gueule »). On se souviendra de cet échange avec son fils, on oubliera celui avec ses propres parents: « Dis fiston, j’ai mis les photos du mariage de ta soeur sur Picasa, je t’envoie le lien et le mot de passe ».

La seconde illustration nous est fournie par une étude sur les sources d’information utilisées par les jeunes bretons (étude CRIJ Bretagne) : à qui un jeune breton pose-t-il une question lorsqu’il est confronté à une question d’emploi, de santé ou autre ? En troisième position des sources d’information, on retrouve les amis, en seconde position Internet … mais la première source d’information reste encore et toujours… les parents ! Il ne faut pas nous laisser aveugler par l’effet générationnel.

Pourquoi accepte-t-on, collectivement, de faire de la jeunesse l’alpha et l’oméga des pratiques numériques ? Je suis frappé de voir qu’on utilise souvent l’effet générationnel auprès d’un public pour le convaincre qu’il doit tenir compte de ces nouveaux usages – et d’autant plus que l’auditoire semble éloigné de ces pratiques voire même réticent.

Les chiffres sur la fameuse génération nativement numérique sont alors mis en avant pour nous dire: « regardez ce que font ces jeunes ! et dire que ce sont vos collègues/clients/employés (barrez la mention inutile) de demain ! ». L’effet générationnel est alors manié comme un symbolique et salutaire coup de pied aux fesses des récalcitrants au numérique, comme une injonction à se bouger avant que les « barbares » ne prennent le pouvoir. Je ne suis pas convaincu pour autant que l’effet recherché par ce procédé soit obtenu. Il y aura toujours la tentation –  chez l’individu de plus de 35 ans qui entend ce discours – de se dire que décidément, ces outils et ces usages ne sont pas pour lui, qu’il n’est plus dans le coup… et qu’au final il est déjà peut-être trop tard pour agir. Et le problème ne se limite pas au numérique : combien de séminaires chaque année sont organisés pour aider les cadres supérieurs à manager cette fameuse génération Y – qui semble pour beaucoup plus menaçante que les concurrents chinois ?

Est ce que la peur est le meilleur moyen de convaincre quelqu’un de s’intéresser à un phénomène nouveau qui le séduit et l’effraye tout autant ? Quel intérêt il y a t-il à dramatiser la situation, à parler de natifs et d’immigrants pour mieux souligner en creux la position inconfortable des « indigènes » ? Le discours sur l’effet générationnel ne doit décidément pas nous aveugler.

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