[Avatars et Cie] Pierre Avril revient sur la rencontre professionnelle

Rencontre pro

J’ai participé, en tant qu’intervenant, à la rencontre professionnelle ayant eu lieu le vendredi 4 novembre à la MJC Antipode de Rennes dans le cadre de la manifestation « Avatars & cie » ayant pour thème les usages des TIC par les animateurs socioculturels et les travailleurs sociaux. Marianne Trainoir, doctorante en sciences de l’éducation à l’université de Rennes 2 travaillant sur les publics « en errance » étant également présente. La matinée était animée par Richard De Logu, directeur de l’association BUG (à l’origine de la manifestation). En termes de fréquentation, la manifestation fut un franc succès puisqu’une trentaine de professionnels étaient présents, principalement des animateurs, en effet,  seulement deux éducatrices spécialisées représentaient les travailleurs sociaux. Peut être peut-on y voir le fruit d’une réticence de ce milieu professionnel pour les TIC, ou alors est-ce dû à un déficit communicationnel ? Il est vrai que la rencontre se déroulait dans une MJC, lieu de travail des animateurs, et que, sans doute, l’information aura circulé de MJC en maison de quartier, puis en EPN (Espace public numérique, lieu dévoué à l’animation et à la formation au numérique).

La matinée était découpée en trois parties :

1. Présentation de Richard De Logu des derniers chiffres concernant les usages du web, notamment chez les jeunes (public cible des animateurs et éducateurs).

2. Retour sur les constats de Richard, de retour du Québec, sur la prise en compte de la cybercriminalité dans ce pays

3. la présentation des expériences (la mienne l’an passé, celle de Marianne et celle de BUG en milieu carcéral.) Un temps restant devant nous permettre de nous répartir par ateliers afin de proposer des actions concrètes en matière d’usage des TIC pour travailler avec le public jeune.

1. Les chiffres (observatoire des réseaux sociaux de l’IFOP)

On constate un taux absolument énorme de connexion chez ces jeunes (94 % au national) et une montée des séniors. 60 % des jeunes ont une pratique solitaire de l’Internet, ce qui peut interroger les professionnels de l’éducation et de l’animation autant que les parents. 51 % des élèves de 3ème passent plus de trois heures par jour sur le net (avec l’accord tacite des parents), principalement pour y regarder des vidéos (92 %) et y écouter de la musique (91 %). 86 % des lycéens possèdent aujourd’hui un compte sur Facebook, ce qui est tout de même plutôt énorme. Ces données ont permis un échange entre Richard, les professionnels, Marianne et moi sur la vision que chacun pouvait avoir des usages des jeunes en matière de TIC. Les constats pouvant être que les jeunes, catégorisés en génération Y (nés au début des années 90) et Z (les ados actuels), autrement nommés « web natives » ne se posaient plus la question de la pertinence voire même de l’existence d’Internet, qu’ils avaient totalement intégré dans leur quotidien. Richard et moi-même avons rappelé que les autres catégories de population étaient également de plus en plus présentes et « agiles » sur le web, sans doute pour des usages différents, mais que la différence quantitative était de moins en moins d’actualité. J’ai cité pour exemple les chiffres produits par le groupement d’intérêt scientifique « M@rsouin » pour la Bretagne, sur le taux d’équipement des bretons en matière de TIC. Il y est démontré que les séniors s’équipent de plus en plus. Dans l’ensemble, les professionnels se montrent plutôt convaincus de la pertinence de l’utilisation d’Internet dans l’animation ou dans l’éducation spécialisée, tout en s’inquiétant légitimement des risques liés à ces usages chez les jeunes (addictions1, comportements à risques, décrochage du réel). L’intérêt d’un accompagnement par les adultes parents comme professionnels de l’animation et de l’éducation est donc évident : le concept d’éducateur numérique cher au psychanalyste Yann Leroux prend ici tout son sens.

2.  Dans un deuxième temps, Richard De Logu nous a fait un retour sur un séminaire qu’il a effectué au Québec au nom de l’association BUG. Il a été frappé par la manière de mettre en scène littéralement la cybercriminalité à la télévision québécoise. Sur les images qu’il en a ramené, on voit les supposés « cyber prédateurs » (accusés de crimes sexuels) à visage découvert, faire repentance devant les caméras. Leurs visages sont même publiés dans les journaux, avec leur nom. La conception n’est clairement pas la même qu’en France : les images sont choquantes et l’on se dit que la présomption d’innocence, chère à notre bonne vieille justice à la française, parait bien loin. Comment imaginer que ces personnes, après avoir purgé leur peine, pourront encore se réinsérer dans la société après avoir été littéralement mitraillés médiatiquement ? On tremble devant de tels procédés, que les pires purges télé façon TF1 ou M6 n’arrivent pas (encore) à utiliser.
On parle souvent du Québec comme d’un pays en pointe au niveau des TIC et de leurs usages éducatifs et pédagogiques et c’est juste, mais le reportage de Richard nous en a montré le revers de la médaille.

3. Les expériences

J’ai « ouvert le bal » des expériences en relatant le travail que j’ai fait l’an dernier au sein du service de prévention spécialisée « Le Relais » à Rennes (Educateurs de rue intervenant auprès de jeunes en grandes difficultés sociales, parfois même en errance) à savoir étudier les usages des TIC des professionnels, de leurs partenaires et, surtout, des jeunes qu’ils accompagnent. Ce travail est parti d’un constat de terrain que m’a confié M. Bacquet, le directeur du Relais, me faisant part du fait que les éducateurs constataient une désertion des espaces publics de la part de certains jeunes traditionnellement accompagnés par les éducateurs de rue en pieds d’immeuble ou dans leurs lieux de regroupement. Comme raison invoquée, la principale à émerger était « un repli sur la sphère privée » de la part de ces jeunes, de plus en plus utilisateurs de TIC (jeux vidéos, internet..) et, hypothèse, transférant leurs contacts sociaux via les réseaux émergents comme Facebook et autres. Mon travail alors a consisté à échanger avec les professionnels sur leur vision actuelle des TIC et de leur impact sur le monde et sur les jeunes qu’ils accompagnent, avec en fond l’idée que l’utilisation des TIC dans la relation éducative (inexistante jusque là) pouvait être le sujet d’une expérimentation.

J’ai rencontré trois catégories de professionnels : la première composée de technophobes virulents pour lesquels Internet représente un danger pour les jeunes qui l’utilisent et pour le travail spécifique de la prévention spécialisée (sous entendu : un éducateur devant un ordinateur n’est plus ni dans la rue ni dans la relation humaine réelle) ; la deuxième étant celle d’internautes avertis, convaincus qu’il fallait faire entrer leur métier dans le 2.0 (et ainsi rejoindre les éducateurs numériques de Yann Leroux) et forts d’expériences intéressantes,  et enfin une dernière catégorie : les partisans des usages raisonnés du web, sans passion, conscients que les jeunes y sont, et que donc il faut y être. Reste à réfléchir au comment, au quand, et au pourquoi.
Ce groupe hétérogène a permis de créer un groupe de travail, composé des membres les plus motivés pour réfléchir à tout cela et qui se répartissent dans les trois groupes. J’ai rencontré des partenaires (MJC, Maisons de quartier, services de prévention déjà « connectés » sur ST Malo ou Fougères (35) et ces échanges sont venus étayer ma démarche autant que les lectures de Serge Tisseron, Antonio Casilli ou Dominique Cardon, et la collaboration active de l’association BUG et de personnes ressources au sein de l’université de Rennes 2 où je suis étudiant.
Les rencontres/échanges avec 25 jeunes de Rennes accompagnés par les éducateurs du Relais (allant des jeunes de quartiers au public errant au centre ville) ont fait émerger quelques points essentiels :

1.Ils ne questionnent plus Internet. Pour eux (ils avaient entre 11 et 30 ans) c’est là et cela existe
2.ils et elles ne sont pas naïfs. Ils connaissent bien les dangers du web et des réseaux sociaux en particulier
3.les filles sont beaucoup plus partisanes de l’utilisation des TIC pour communiquer avec les éducateurs que les garçons
4.Contrairement à ce que je croyais, certains sdf et marginaux possèdent des ordinateurs portables et des téléphones. Les ordinateurs sont utilisés chez Mac do pour profiter du wi-fi et rester connecter avec le monde.
Enfin, suite à cette étude, j’ai pu faire quelques préconisations (Permanences numériques Educateurs/jeunes ; expérimentations autour de Facebook ; développement de projets partenariaux autour des TIC).

Marianne Trainoir, jeune chercheuse en sciences de l’éducation à l’université de Rennes 2, s’est penchée sur la question des publics errants, sdf ou marginaux du centre ville de Rennes. Au travers d’un travail de terrain (recherche-action) elle a pu rencontrer un certain nombre de ses personnes, échanger avec eux et leur proposer, afin de faire connaissance, un travail autour d’un atelier de morphing en leur demandant de mélanger leur photo avec quelqu’un qui leur soit cher. La plupart ont choisi leurs chiens, qui représentent pour eux bien souvent ce qui leur reste de famille. Marianne, en échangeant avec les publics et des éducateurs travaillant avec eux a constaté un besoin pour eux de rester intégrer dans la société en arborant des téléphones portables factices, toujours ce paradoxe de personnes en marge, certains disant l’avoir choisi, mais souhaitant tout de même garder des apparences de normalité aux travers de la possession d’objets technologiques, fussent-ils factices. Vous pouvez lire les travaux de Marianne en ligne, et les enseignements qu’elle en a tirés en articulation avec des travaux théoriques, ou encore dans l’ouvrage de Pascal Plantard  « Pour en finir avec la fracture numérique » aux éditions FYP auquel elle a participé.

Enfin, Richard De Logu nous a parlé du travail que BUG a effectué en milieu carcéral pour réfléchir à l’accès des prisonniers aux TIC, quand on sait que la plupart du temps l’accès wi-fi n’existe même pas dans les prisons. Ils ont quand même réussi à produire des outils de communication, comme un journal. Cette expérience nous démontre s’il le fallait les besoins existant en matière d’accompagnement aux usages des TIC dans ce secteur, comme dans celui de la santé mentale.

Pour clôturer la matinée, nous nous sommes réunis en ateliers pour réfléchir à des solutions concrètes. Le manque de temps restant a compliqué un peu les choses, ce qui nous amène à l’idée qu’il faudra nous revoir pour travailler sur cet aspect pratique : quelles activités mettre en place pour les professionnels et les publics ?

Une expérience riche, des échanges nourris et constructifs avec les professionnels, c’est ce qu’on peut retenir de cette rencontre, avec quelques grands chantiers à l’horizon : la formation des travailleurs sociaux aux usages des TIC, le besoin de coordination jeunes/parents/éducateurs sur ces usages, et la nécessité pour tous d’instaurer une pratique de veille sur ces usages afin de rester connecter avec ce qui se passe sur la toile.

Pierre AVRIL

2 Réponses pour “[Avatars et Cie] Pierre Avril revient sur la rencontre professionnelle”

  1. Veille Antic écrit :

    [...] [Avatars et Cie] Pierre Avril revient sur la rencontre professionnelle | Le blog de l’associat… [...]

  2. Fracture numérique #2 : réduire le fossé socio-économique en combattant l’isolement social ? | LaMediAddict écrit :

    [...] Sur son blog, l’Association rennaise Bug donne ainsi la parole à Pierre Avril pour présenter son projet « Prev’en TIC » et revenir sur une rencontre professionnelle sur ce [...]

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