Un Joystick dans la main d’Adam Smith

Montage réalisé à partir de photos de Wikipedia Commons

Chercher des nouveaux modes de gouvernance, réenchanter le monde, imaginer les conditions du vivre ensemble, créer de nouvelles solidarités… et si nous jouions un peu. Pourquoi toujours vouloir être sérieux, quand nous pourrions passer notre temps à jouer. Le jeu comme un moyen d’agir en société et pour la société, pour se déplacer et pour innover, pour aider et s’impliquer.

Adam Smith avait raison

Si le collaboratif est une bonne piste, il ne faut pas cependant imaginer que les citoyens – vous, moi – se mettront du jour au lendemain à aider leur prochain pour le bien être global, la paix, la joie et le bonheur. Non, l’homme (comme la femme) est égoïste. Comme l’écrit Christophe Deschamps (1), « le moteur de l’innovation, c’est l’égoïsme« , le collaboratif ne signifie pas oeuvrer gratuitement pour le bien commun. Adam Smith avait raison lorsqu’il avançait sa théorie de la main invisible, « l’intérêt général est la somme des intérêts particuliers« , ces intérêts n’étant pas comme le définit la pensée courante limités à des des sommes sonnantes et trébuchantes. Nous sommes tous guidés par nos intérêts propres, qui ne sont surtout pas que financiers. Lorsqu’elle donne du temps pour l’association caritative du quartier, la gentille ménagère de 58 ans tente de sauver son âme. Elle achète à moindre coût sa place au paradis, se donne le luxe d’arriver l’esprit léger à la messe du dimanche. Le péquin moyen qui donne la pièce au SDF tente de se préserver de la rue, comme une assurance en prévision du futur. On ne sait jamais. Le militant associatif peut à l’envie chercher à flatter son ego, se faire plaisir (le plaisir est déjà un intérêt), tenter de convaincre le monde que son point de vue est le meilleur, etc… L’argent n’est pas loin sans faut le seul centre d’intérêt de la société, il l’est certainement pour beaucoup, il n’est en rien suffisant. La notion de plaisir doit elle aussi être considérée comme un intérêt à susciter et à cultiver.

Christophe Deschamps pousse le bouchon jusqu’à écrire que les pires individualistes rendent service à la communauté en créant les outils qui leur sont utiles individuellement. Marck Zuckerberg était un vilain (et très intelligent) petit canard, qui aimait coder. Il a créé un outil pour se faire des millions d’amis. Pas sûr qu’il y ait gagné des amis, tout au plus des fans, il a cependant créé l’outil le plus chronophage du moment, adopté par 500 millions de personnes. Sans gloser sur l’intérêt ou non de Facebook, c’est bien d’intérêts personnels (le goût du codage et la recherche d’amis) qu’est né un outil d’interconnexions et de partage. Le service rendu à la société par Facebok n’est pas évident, voire est inexistant, mais on peut appliquer cette constatation à des outils comme Del.i.cious ou Flickr. Si nous sommes tous un petit peu individualistes (si, si), nous ne sommes pas tous aussi intelligent que Mark Zuckerberg. Plutôt que d’espérer que chacun travaille pour la communauté en créant des outils, faisons en sorte que chacun joue pour la communauté : canaliser la somme des plaisirs ludiques individuels pour des actions de grande envergure.

gendarmes et voleurs

Dans la cour d’école, plus nombreux sont les candidats au rôle du voleur qu’à celui du gendarme. Jouer au voleur donne un frisson supplémentaire. Les retours d’expériences de la sociabilité en ligne démontrent que la propension à choisir le statut du voleur perdure chez les adultes. L’utilisation du web par les usagers des transports en commun le démontre (2).

À Nantes, un compte Twitter ouvert par un usager permet d’alerter sur les infos trafics d’une part, la présence de contrôleurs d’autre part. Les usagers réguliers de transports, majoritairement munis de titre de transport, dégainent leur smartphone pour alerter la communauté de la présence de contrôleurs. À Rennes, dans le métro, les titres de transports sont valables sur tout le réseau une heure après l’oblitération. Dès l’ouverture de la ligne en 2003, les usagers ont pris l’habitude de laisser leur ticket sur la borne de vente, bien en évidence pour ceux qui arriveraient ensuite. Sur la route, bien avant Internet, les automobilistes avaient pris l’habitude de se prévenir par des appels de phares de la présence de radars.

Pour les « twittos » nantais (usagers réguliers des transports en commun donc possédant des abonnements) comme pour les passagers du Métro rennais, le danger pour l’émetteur du message est déjà passé, voire n’a jamais existé : ces personnes sont en règle. Là on l’on pourrait d’abord analyser le phénomène sous l’angle d’un système d’entraide désintéressée, le voir sous l’angle du jeu est plus convaincant. Jouer au voleur, tenter d’échapper au gendarme, et aussi, parce que l’on reste adulte, contracter une assurance pour le futur.

courir malin

En Grande-Bretagne, Ivo Gormley et l’agence Think Public travaillent à la création de nouveaux services. Le réalisateur a réalisé en 2008 un documentaireUs Nowdans lequel il dresse l’hypothèse d’une probable transformation de la gouvernance vers des états où le participatif prendrait toute sa place, à travers la présentation de services en ligne basés sur la participation. Début 2010 il lance un nouveau concept : Good Gym.

L’idée : d’un côté, des jeunes urbains qui souhaiteraient entretenir leur forme, mais ne trouvent ni ne prennent le temps de faire du sport. Ces mêmes jeunes qui souhaiteraient s’engager dans des actions caritatives ou simplement associatives, mais trouvent cela trop compliqué. Deux formes d’intérêts personnels qu’ils ne parviennent pas à assouvir : faire du bien à leur corps et « flatter leur ego ». De l’autre côté, des personnes âgées toujours plus isolées en milieu urbain, souvent éloignées de leurs familles, pour qui les tâches quotidiennes et notamment les déplacements sont difficiles.

La solution : Good Gym. Organiser la rencontre intergénérationnelle par la course à pied. À intervalle régulier, via une interface web, le jeune reçoit un itinéraire à parcourir dans la ville en courant, au cour duquel il aura pour mission de rejoindre le domicile d’une personne âgée, lui apporter son pain ou un journal ; prendre le temps d’une pause avec elle, échanger et discuter quelques minutes, repartir en courant vers l’endroit d’où il est parti. Le jeune aide le vieux, se fait du bien. Le vieux reçoit la visite du jeune, pour son plus grand bien. Selon une étude du Scientific American, le contact régulier avec des plus jeunes préserve les capacités intellectuelles, améliore l’activité vasculaire, améliore l’espérance de vie. Good Gym réussi à satisfaire une somme d’intérêts, sinon divergents, dont la concordance n’est pas a priori évidente, servant par ricochet les intérêts d’un troisième : le service de santé.

Sous une forme ludique, il invente un nouveau service, générateur de lien social. Si les expérimentations de Ivo Gormley (3) viennent palier les carences d’un service public déjà très absent de la société anglaise, la reproduction de ces formes ludiques en France ont tout leur sens. L’idée n’étant plus seulement de palier les carences du service public, mais plutôt de l’améliorer, tout en préservant l’existant. L’acteur public doit également pouvoir se saisir de ces nouvelles formes, les favoriser, et pourquoi pas les organiser.

PaperBoy, en avance sur son temps

de la ludification de la ville à la ludification des rapports humains

Dans un article publié sur Owni, Philippe Gargov s’arrête sur la notion de ludification de la ville, et de l’intérêt de la prise en compte des pratiques urbaines alternatives (type Skate Board, roller, etc..) dans les politiques d’urbanisme, comment les sports urbains peuvent devenir « moteurs d’une ré-appropriation alternative et durable de l’espace urbain ». Avec Good Gym, on s’approche de la notion de la ludification de la ville en y ajoutant une application sociale directement visible. Si la course à pied n’est pas l’activité sportive la plus ludique qui soit, Good Gym est déjà un premier pas (rien n’empêche d’appliquer ce système à des sports urbains plus drôles, des parcours en skateboard, en BMX ou par des voies improbables). On se confronte alors frontalement aux soucis de cohabitation et du « vivre ensemble » sur l’espace public, les sports urbains n’ayant pas bonne presse auprès des plus âgés. Ceux-là seront certainement plus complaisants si le jeune pratique ce sport de sauvage pour aller à la rencontre du vieux. Si à la ludification de la ville nous ajoutions la ludification de l’entraide (intergénérationnelle ou non), nous obtiendrons peut-être une redéfinition de ce fameux « vivre ensemble » dont chacun semble chercher le chat.

Partir de formes ludiques et génératrices de plaisir pour favoriser la convergence des intérêts personnels, ne plus agir seulement sur le levier de la peur pour créer des nouvelles formes d’entraides, de services et donc de collectif sont des pistes à creuser dans la création de nouvelles applications de vie. Nous sommes dans du société du « divertissement » (qui avec Internet redevient actif : nous sortons de l’ère du couch potatoe). Plutôt que de lutter contre cet état de fait, soyons intelligents, à la manière du judoka, sachons utiliser les forces en présence, les détourner pour les mettre au service de l’intérêt collectif.

Régis Chatellier

1. Christophe Deschamps, Le nouveau management de l’information, la gestion des connaissances au coeur de l’entreprise 2.0, 2009, FYP éditions, page 27.

2. Voir le slide de l’intervention de Simon Chignard au Forum des usages coopératifs de Brest.

3. Voir l’intervention de Ivo Gormley lors de la conférénce Lift Marseille 2010

2 Réponses pour “Un Joystick dans la main d’Adam Smith”

  1. Philippe Gargov - pop-up urbain écrit :

    Merci pour cet excellent billet (et je pèse mes mots !)
    Je m’en servirai pour mes prochaines interventions sur la ville ludique ! (cf. une table ronde sur le sujet donnée à Lyon en octobre dernier : http://www.millenaire3.com/CiTIC-Numerique-et-espaces-urbains.122+M5eee8b1dace.0.html ; je peux faire tourner la présentation, si vous voulez !)

    Merci aussi pour la mention de mon texte Owni :-)

    Je me permets d’ailleurs d’y greffer un petit dernier, histoire de compléter la partie Ludicité/Santé :
    http://www.pop-up-urbain.com/1up-jouez-plus-pour-vivre-plus/

    Bien cordialement,

    Philippe Gargov
    pop-up-urbain

  2. Regis écrit :

    Merci pour ce commentaire, et content que ce texte puisse être repris !

    Je suis effectivement preneur de la présentation, d’autant plus que ce sont des questions auxquelles nous réfléchissons à Bug, pour les mettre en oeuvre, tester des choses, notamment autour de la Ruche (http://www.ruche.org ), du Wiki-Rennes etc..

    Régis

Laisser un Commentaire